16 janvier

Le commandant Desplats est nommé lieutenant-colonel et chef du 147e

Je me lève à 5h30. Heureux suis-je en dormant d’avoir pour ainsi dire l’intuition de l’heure. Je vais trouver le capitaine Claire pour le compte rendu du matin. Le capitaine occupe un gourbi* à deux pièces : la première lui sert de bureau et de salle à manger ; il s’y trouve une table et deux chaises ; la seconde lui sert de cuisine et de chambre à coucher ; il y a de la paille, une chaise et un foyer. Il loge là-dedans avec Stewart, son ordonnance.

a6_pcEnveloppé dans une énorme peau de bique, le capitaine se lève. J’ai les comptes rendus de la nuit des compagnies : nous faisons donc le nôtre que nous envoyons pour 6 heures au PC du colonel.

Le capitaine Claire m’annonce que le commandant Desplats a reçu hier le grade de lieutenant-colonel et la ratification du commandement du régiment.

La journée se passe tranquille. Je cesse de poster un homme pour observer l’arrivée du colonel Desplats. Je juge que les défenses accessoires [1] sont assez fournies : d’ailleurs tout le fil de fer donné était placé.

179_001Quelques notes arrivent que je fais communiquer aux compagnies.

Jombart me remet des lettres de ma famille. On y déplore toujours la disparition de mon cousin [Louis] [2]. J’ai émis la thèse qu’il pourrait être prisonnier. Tous y croient là-bas et je n’ai garde de leur dire le contraire [2].

Dans l’après-midi, une scène admirable se passe. Nous entendons des coups de feu. Aussitôt le capitaine Claire m’envoie là-haut voir ce qui s’y passe. Je m’élance donc au gourbi du sous-lieutenant Gout et essoufflé lui demande ce qu’il y a. « Rien » me répond-il « des coups de feu, mais nous sommes en guerre, mon brave ! » Je cours littéralement dans le dédale de la tranchée et tombe chez le capitaine Aubrun qui dort paisiblement. Je le réveille et lui demande ce qu’il y a lui expliquant rapidement ce qui se passe. Il envoie ses agents de liaison ; j’attends quelques minutes. Rien non plus, tout est au plus calme.

Je rentre donc. En descendant la cote qui mène au PC du bataillon je rencontre le capitaine Claire envoyé par le colonel Desplats. Au téléphone on dit qu’il n’y a rien : le colonel ne veut pas le croire. Je dis au capitaine Claire qu’il n’y a absolument rien d’anormal, et il redescend avec moi en haussant les épaules.

Mais où le fou rire me prend, c’est voyant dans la tranchée qui barre la route derrière la barrière de fil de fer fermée, toute la liaison les fusils braqués dans notre direction avec le colonel qui va et vient derrière braquant ses jumelles.

De celle-là je ne suis pas encore revenu.

Nous rentrons tandis que le colonel file vers son PC où sans doute tout le monde est également en armes.

Vers 4 heures, passe sur un brancard mon ami le sergent Pellé qui a un éclat de bombe au pied. Il me serre la main au passage en me disant : « mon vieux ! J’ai la blessure filons ».

Après le départ des cuisiniers, il se met à pleuvoir : joli temps ! Je parle avec le capitaine Claire ; celui-ci me dit qu’en effet nous aurons un long repos après cette relève. Cela me comble de joie.

Il pleut toute la soirée, et malgré sa bonne toiture le gourbi laisse filtrer quelques gouttes d’eau. Cela n’est rien après tout à côté de la douche du soir de la relève.


[1] défenses accessoires : Les défenses accessoires désignent les obstacles dressés au devant des tranchées pour se protéger des attaques ennemies ou les canaliser.

Pour en savoir plus : http://www.wiki-anjou.fr/images/1/17/Genie_1915-1918_museedugenieangers.pdf

[2] mon cousin Louis : comme l’atteste la carte postale ci-dessous (non datée), reçue par Émile Lobbedey, ses proches espèrent toujours que son cousin est vivant et prisonnier des allemands. Alors que lui même ne semble pas trop y croire…

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