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18 février

Au petit jour c’est un remue-ménage des gens de notre popote qui partent en marche à 8 heures. Jamesse ne tarde pas à arriver et avale rapidement son chocolat en nous traitant de veinards à l’annonce que nous ne marchons pas. Nous retenons notre ami à la dernière minute tandis que la compagnie se rassemble et s’en va.

Je profite de la matinée pour faire porter à la voiture les débris du magasin, souliers trop grands, vestes trop petites, etc. ainsi que quelques paires de galoches. De cette façon si nous partons rapidement la question du magasin sera liquidée d’avance.

À midi la compagnie est rentrée et nous nous mettons à table. Le capitaine arrive à ce moment et prescrit une revue en tenue de départ à 4 heures pour les hommes disponibles. Tout ceci sent le départ de plus en plus.

Pendant que nous sommes à table Brillant nous apporte une proclamation du général de division déclarant que les nouvelles du front sont bonnes : le centre allemand serait enfoncé en Champagne et on marcherait sur Vouziers. Heureux nous trinquons à la gloire de nos armes.

Un cri de surprise échappe à Lannoy en dépouillant un autre papier. C’est un ordre du jour de la division à Culine, Gibert et lui sont cités pour leur conduite en Argonne. Du coup c’est un hourra de félicitations. Mes amis sont heureux et nous aussi car cela nous vaudra le champagne.

Dans l’après-midi je reçois quelques lettres, de ma famille, du sergent Pellé blessés à Fontaine Madame, en traitement à Lyon, du futur aspirant Blanckaert de mes amis du pays, élève officier à la Courtine dans la Creuse, de notre ami incorporé au 16e bataillon de chasseurs à pied, Alidor Leceuche.

À 4 heures a lieu la revue. Le capitaine vient signer les pièces et s’en va, après avoir félicité Culine, Lannoy et Gibert à l’occasion de leur citation.

Vers 5 heures selon notre habitude nous nous dirigeons en bande chez La Plotte où nous passons deux heures agréables. Puis la soirée se passe avec la visite des agents de liaison du bataillon qui nous apprennent d’après une note qu’on doit s’attendre à partir d’un jour à l’autre.

Nous devons exécuter demain la dernière marche des cinq jours préconisée par le lieutenant-colonel Desplats. Départ comme ce matin, itinéraire renversé : Le Chemin, Passavant, Sénard, Charmontois.

Rogery va communiquer ceci au capitaine qui de nouveau met les mêmes ordres. Réellement nous lui sommes reconnaissants de nous faire trotter le moins possible.

La soirée se passe gaiement. Il faut profiter des derniers jours qui nous sont donnés. Vive la joie ! Au dessert nous buvons le champagne à la santé de nos glorieux amis cités à l’ordre du jour sur la proposition du capitaine Aubrun.

Mon lit me semble meilleur depuis que je songe au départ. Il est près de 11 heures quand je me couche.

26 décembre

http://i.imagesde14-18.eu/1200x1200/CP_SENELET_0069-52075.jpgÀ 11 heures Jean Carpentier est parti. Je me réveille, lui souhaitant bonne chance. Il me couvre aimablement, et sort. Je repique au somme interrompu, voyant en image ce que d’ailleurs je devrai faire moi-même mon camarade, glissant dans la boue, butant, s’égratignant les mains, passant sur le dos des hommes étendus dans la tranchée*, surprenant un veilleur somnolent qu’il menace, se trompant ou croyant se tromper, revenant sur ses pas où pestant, se renseignant, trouvant enfin le chef commandant de compagnie demandé ; redégringolant se cognant dans l’obscurité à un homme qui proteste, butant la tête à une pierre. C’est une ballade agréable en vérité et quel résultat !

Je suis réveillé. Il est près de 2 heures. Jean est près de moi et sa colère s’exprime simplement « Tu sais, mon vieux… » cela en dit long.

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Soldat endormi, peinture de André Dunoyer de Segonzac, 1916 – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Je pars à mon tour et le rêve devient une réalité bien triste assurément. Tout va passablement. Je file directement à la 6e compagnie ; je vois le capitaine Claire qui me signe mon papier et me recommande de ne pas manquer les sentinelles qui dorment. Il est occupé d’ailleurs à envoyer la demande de passage en conseil de guerre du soldat Godart, surpris 2 fois par lui en plein sommeil étant sentinelle.

Godart est un ex élève officier de réserve, première classe de la 5e compagnie, cassé par le capitaine Aubrun pour manque de courage vis-à-vis de l’ennemi est passé à la 6e comme 2e classe. Je ne le plains pas ; les lâches, il n’en faut pas. Je file par la tranchée vers la 5e compagnie ; je vois l’adjudant Drion de la 6e ; puis Gibert de la 5e, Culine adjudant, Pellé. Je fais une bonne pause en fumant avec eux : la nuit calme. Je descends ensuite chez le capitaine Aubrun : celui-ci s’ennuie à veiller et me retient pour causer une demi-heure.

Je rentre au gourbi, c’est la meilleure façon de ne pas me perdre ; j’ai mon idée. Je fais un chemin un peu plus long mais au moins je sais où je suis. Laissant le gourbi* je file par la tranchée qui se trouve derrière nous, occupés par la section du sergent Tercy ( ?) de la 7e. Ainsi j’arrive la 7e compagnie puis à la 8e où je trouve le lieutenant Régnier ; je vois Louis mon cousin dans la tranchée, c’est un cri de joie ; ne sachant où se trouve le chemin du retour il m’aiguille. En route je rencontre Sauvage sergent fourrier* de la 7e en ronde également ; il se plaint amèrement qu’il fait noir ; je ris beaucoup, heureux d’avoir fini. Je rentre et me couche : il est près de 5 heures du matin.

Je me réveille à l’arrivée des cuisiniers, j’étais profondément endormi. Le café est vite sur le feu. Le temps est sec ; je me secoue un peu à l’extérieur et rentre vivement, car il fait froid. Il ne tardera pas à geler.

Le secteur est assez calme, à part de rares fusillades et quelques obus qui tombent assez loin de nous. La 6e compagnie et une partie de la 5e compagnie, à part la section du sergent Vaucher, sont tranquilles. Mais les 7e et 8e compagnies ont l’ennemi à 30 m, des boyaux pris d’enfilade ; l’ennemi d’ailleurs est assez actif et les bombes tombent dru.

Carpentier va communiquer une note. Il revient disant qu’il a rencontré 2 hommes tués dans le boyau. Il n’a lui-même eu que le temps de s’aplatir et de ramper, car les balles ont salué son passage.

La journée se passe tranquillement, sinon la visite Desplats qui toujours bondit comme un homme caoutchouc et vous frôle avec la rapidité d’un express. Après avoir conféré longuement avec le capitaine Sénéchal il retourne suivi du lieutenant Péquin qui l’accompagne un bout de chemin. Passant devant nous, (nous sommes cachés dans l’abri), seul le cycliste Cailliez se trouve dehors, il aperçoit un vieux pantalon qui se trouve à 30 m de l’abri, dans les buissons. Ils s’arrêtent, demanda Cailliez ce qu’il est : « cycliste », lui montre le pantalon, les yeux lançant des éclairs, et lui dit « vous rentrerez dans le rang ». Le pauvre Cailliez, excellent soldat, qui n’est pas responsable d’un vieux chiffon des temps anciens laissé par un inconnu, est tout désolé. Il faut que le lieutenant Péquin de retour l’appelle en riant et lui dit de ne pas « se taper » (?).

La journée se passe à communiquer quelques ordres, à assister à l’aller et au retour des cuisiniers dans le costume et le chargement portique qui leur est propre, à écrire chez-soi et à regarder souvent si l’ami Desplats n’est pas visible à l’horizon. Cet homme est notre cauchemar.

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Le cortège des cuistots, dessin de Pierre Lissac – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Le soir tombe. La nuit sera bonne, car nous ne faisons des rondes qu’une nuit sur deux. Nous sommes bientôt allongés côte à côte et nous plongeons à corps perdu dans les bras de Morphée.


 

25 décembre

Dans un cagna (Meuse)Il est 2 heures du matin quand nous nous étendons sur un peu de paille, la portion la plus propre de celle que nous avons trouvée ce matin et que nous avons gardée. La tête sur le sac, le passe-montagne sur la tête, un cache-nez au cou, des gants aux mains, enroulés dans 2 couvertures, allongés côte à côte sur des toiles de tente posées sur la paille, nous ne tardons pas à nous endormir tandis que le feu se consume. Je revois la messe de minuit des Noëls heureux, le chœur constelle de milliers de bougies qui sont autant d’étoiles, le petit Jésus si doux, si gentil, si pur dans sa crèche, les bergers, la vache qui semble réchauffer pieusement le petit corps si frêle ; j’entends les chants si émotionnants « Il est né le divin enfant », le « minuit chrétien » chanté d’une voix mâle, vrai chant de gloire, appel à l’univers, « peuple, debout ! »

Je mange la coquille de Noël, j’embrasse le visage aimé et souriant de ma mère, on se félicite, on se souhaite de nombreux Noëls en famille, on se complimente, tous les visages rayonnent de la joie chrétienne. Je me réveille : c’est Noël, il est né, le rédempteur.

Triste réveil ! Le gourbi* froid, des ronflements qui me rappellent vite à la réalité. Quelqu’un me secoue, une bougie à la main, c’est mon agent de liaison Pignol. Une note est à communiquer à la 5e compagnie ; le capitaine Sénéchal demande que j’y aille personnellement. Je me lève et part dans la nuit noire me guidant selon mon habitude par points de repère. Il est 4 heures du matin.

Charles

Portrait de Charles Gabriel. Avec l’aimable autorisation d’Hélène Guillon sa petite nièce.

Le capitaine repose, je le réveille. Aussitôt il pousse une dithyrambe sur les artilleurs et me raconte la triste chose : une rafale de 75 trop court est tombée dans nos lignes.

Nous déplorons la perte de 5 tués dont le sergent Gabriel [1], un de mes amis. 6 blessés doivent être enlevés par les brancardiers : c’est la réponse du capitaine Sénéchal à sa note que j’apporte ; les brancardiers vont arriver.

Triste Noël et triste idée de l’artillerie de fêter le réveillon en tuant des nôtres. L’idée du capitaine est qu’ils avaient bu ; des enquêtes seront faites mais à quel résultat presque nul, aboutiront-elles ? Cela ne rendra pas l’existence aux malheureuses victimes.

Je rentre à mon abri ou bien attristé par la mort de mon ami Gabriel je me recouche et reprends le somme interrompu.

Au jour vers 8 heures nous voyons arriver en tenue de simple soldat le commandant Desplats, petit, rapide, un bâton à la main. Il s’arrête, demande d’un ton sec ce que nous faisons là et repars aussitôt de la même marche rapide et saccadée. Un instant il s’arrête au PC Sénéchal : il faut le conduire à la 5e compagnie. Vivement je m’élance. Nous partons. Avec nous se trouve le lieutenant-colonel du 120e qui vient de passer la succession à notre chef. Rencontrant les cadavres du 120e à l’entrée du boyau, on se découvre tous trois et on commence rapidement l’ascension. Nous trouvons le capitaine Aubrun qui hume l’air dans son boyau. J’attends une demi-heure à la porte de l’abri. Puis nous rentrons. Le commandant Desplats glisse et descend rapidement le boyau sur le dos : j’ai toutes les peines du monde à ne pas rire. Arrivé au bas de la cote, pour comme bien on pense, il se ramasse simplement sans mot dire. Nous voici au PC Sénéchal ; mon rôle est terminé.

Périscope de tranchées en 1ere ligne [soldat utilisant l'appareil] : [photographie de presse] / [Agence Rol] - 1À 10 heures, nouvelle séance. Les 2 officiers reviennent ; je repars avec eux. Nous trouvons le capitaine Aubrun et filons plus haut dans les tranchées de la compagnie ou je vois le lieutenant Vals, Gibert, Pellé, Cattelot, sergents, à qui je dis Bonjour. Ce dernier [Vals] à un périscope. Durant qu’il regardait une balle est venu frapper le haut de l’instrument.

Nous filons rapidement longeant les tranchées vers la 6e compagnie où nous voyons le capitaine Claire. Un temps d’arrêt. Nous continuons et sur ma demande « dois-je suivre » je reçois une tape amicale sur l’épaule « oui, mon brave ».

Au passage le commandant fait connaissance avec le sous-lieutenant de Monclin [2] en sergent de réserve qu’il félicite. Le sous-lieutenant de Monclin salue.

Nous voici hors de la 6e compagnie. Toujours d’une marche rapide nous filons à travers bois. Tout étonnés j’arrive au secteur Fontaine aux charmes où se trouve du 120e ; je suis tout heureux de revoir les lieux, le gourbi que nous avons confectionné, etc.…

Après une bonne pause d’une demi-heure, conduits par un agent de liaison du 120e, nous filons dans la direction de La Harazée. Soudain nous obliquons à gauche, dégringolons littéralement une crête et nous trouvons parmi des territoriaux qui font des tranchées et des abris. Nous sommes bientôt, après nous être égarés dans un marais, sur le chemin de La Harazée Fontaine Madame. Le commandant cause durant 20 minutes avec un vieux commandant de génie tout blanc. J’attends me demandant à quoi je sers ; sans doute à être officier d’ordonnance, mais je suis bien piètre pour cela.

Nous repartons. Je puis disposer. Quelle balade, mes amis ! Le commandant Desplats est un homme caoutchouc, ressemblant quand il marche à une balle qui rebondit sans cesse, et pour le suivre Dieu sait s’il faut avoir des jambes. Je fais 800 m sur le chemin et retrouve mon gourbi et mon sac sur lequel je m’affale en racontant le tisser aux camarades qui sont là. Il est 1 heure.

Les cuisiniers des officiers font popote* ; Gauthier me réchauffe quelque chose : je suis affamé et mange d’un appétit formidable ; je mangerai un cheval.103-cuisine-dans-les-boisReposer, avec Carpentier je commence l’aménagement de notre toit car nous craignons la pluie et ses conséquences désastreuses d’inondation. L’après-midi se passe. Mais n’est pas longue d’ailleurs, car il fait noir de bonne heure.

Gauthier et Jombart ne tarde pas à nous quitter ; ils ont le filon car ils viennent ici à peine 6 heures sur 24 ; ils sont précieux par contre ; chacun se plaît à reconnaître Gauthier comme un modèle de cuisinier ; quant à Jombart, il nous procure grâce au personnel des voitures tout ce que nous désirons pour améliorer notre popote, beurre, confiture, camembert, tabac.

Nous nous enfermons à 4 dans notre gourbi, Crespel, René, Carpentier et moi, et faisons un feu d’enfer autour duquel nous nous étendons, car la température est basse. Nous faisons du chocolat et Carpentier, bon fieu ( ?), en donne à la sentinelle double de la 7e compagnie qui se trouve non loin de notre abri.

Une nouvelle qui ne nous plaît guère, innovation due sans doute au commandant Desplats, vient nous surprendre durant notre modeste repas. Cette nuit, des rondes seront faites dans tout le secteur du bataillon par les sous-officiers de liaison à des heures indiquées par le chef de bataillon. En conséquence Carpentier et moi tenant un papier à faire émarger par les 4 commandants de compagnie : rondes à 11 heures pour lui, 2 heures pour moi. C’est une douche ; d’autant plus que la nuit est noire, le secteur long et le chemin inconnu. Zut !

On se couche quand même. Il faudra se débrouiller. Enfin on en a vu d’autres !


 


[1] Gabriel : il s’agit de Charles GABRIEL de la 5è Cie, évoqué plus en détail ici: http://147ri.canalblog.com/archives/2011/03/19/20671465.html
Merci à Christophe Lagrange pour ces précisions et son site dédié aux hommes du 147e R. I. : http://147ri.canalblog.com/. Lire son commentaire déposé le 28 août dernier.

Merci à Hélène Guillon, sa petite nièce, pour l’autorisation de publier les documents ci-dessous. Des informations complémentaires sur la famille GABRIEL, et plus particulièrement François GABRIEL (frère de Charles et grand père d’Hélène), sont disponibles sur le site de Dixhuitinfo.

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Charles GABRIEL entouré de deux de ses camarades du 147e RI

lettre

Son acte de décèsacte de décès

7_charlesmedaille_800  FicheMDHarchives_F050906R

[2] sous-lieutenant de Monclin : il s’agit de André THIERION de MONCLIN, évoqué plus en détail ici : http://147ri.canalblog.com/archives/2011/12/05/22876738.html sur le site de  Christophe Lagrange dédié aux hommes du 147e R. I. : http://147ri.canalblog.com/.

 

14 décembre

La nuit fut bonne. Je suis retapé. Il me faut procéder à la toilette de mes vêtements et ce n’est pas une petite affaire. J’appelle le brave garçon qui, la fois dernière, me donna un coup de main : jamais je n’en sortirai surtout que les notes abondent toujours.

Des tas de notes sont perdus par notre nouveau chef de corps qui est certainement des plus paperassiers. Salut au régiment, tenue, exigence, etc.… On se met déjà à regretter notre colonel.

Je vais voir le capitaine Aubrun qui est très satisfait de son logement. Tant mieux, mais ce n’a pas été sans mal.

À mon retour, je fais connaissance d’un nouveau camarade qui va s’adjoindre à la liaison comme sergent fourrier de la 7e compagnie. Le sergent fourrier actuel doit passer sergent major en remplacement de Gallois, passé adjudant de bataillon. Charmant garçon, étudiant en droit, lettré, Sauvage, le nouveau venu, est aussitôt un ami pour moi.

Notre installation est des plus médiocres. Les pièces sont exiguës. Nous sommes les uns sur les autres. Encore s’est-on procuré dans une maison d’en face quelques sièges prêtés aimablement par une bonne dame.Gallica-ReposPailleDans l’après-midi je vais voir quelques sous-officiers de la compagnie. Ceux-ci sont installés dans une grange délabrée. Ils font popote, si on peut appeler cela faire popote. Une toile de tente installée sur la paille leur sert de table : chacun a son couvert et s’accroupit autour, tandis que d’une marmite on sort le rata proverbial. C’est minable.

Florent-APD0000702Je suis cependant invité pour le soir. J’accepte l’invitation et me rends armé de mon couvert à l’heure fixée.

La toile de tente est installée ; on s’accroupit, attendant le serveur. Quelques-uns sont absents, Culine, Lannoy, Cattelot, Gibert, Maxence Moreau. On me dit que ces Messieurs font bande à part. Je me trouve donc avec Gabriel, Pellé, Vaucher, Hilmann, Diat, Noel, nouvellement promu, Lamotte, sergent, Jamesse, caporal fourrier, et quelques autres. Je fais connaissance avec Vaucher, ancien sous-officier d’une autre compagnie, de retour après blessure reçue à la Marne. Celui-ci a dû raconter certaines choses intéressantes au sujet de sa convalescence à l’arrière, car on le taquine au sujet d’une soi-disant marquise qui l’aurait reçu comme son enfant et tout le monde l’appelle « Loulou ». Cela fait rire et au fond n’est pas méchant.

Malgré notre manque de confort, nous nous amusons entre nous et la fin du repas se termine en chansons. Pellé en particulier, de sa belle voix de baryton, chante le « Noël du paysan ».

On parle d’un concert que la 4e division, la nôtre, a organisé dans une grange, vraie salle de spectacle, dit-on, mise à notre disposition par l’autorité. Chaque soir à 5 heures 30, entrée libre : concert jusque 8 heures. Les chanteurs des régiments au repos peuvent se faire inscrire chaque après-midi car un comité est à la tête de tout cela, formé de territoriaux à demeure à Florent. Nous nous promettons d’aller voir le lendemain.

21 novembre

Relève des tranchées

Ce matin, allant chercher le compte rendu de la nuit, je vois au PC du capitaine un sergent, Peltier, chef de section des mitrailleuses. Il est blessé à la tête, mais reste : le capitaine le félicite, heureux, car deux de ses chefs de section manquent à l’appel. Gibert commande la section Huyghe. Je vois également le sergent Pellé qui se chauffe : il est gelé. Il est vrai que la température est basse. Les boches sont calmes, me dit-il. En effet, quand je communique, les balles sifflent moins.

Vers midi, nous apprenons que nous sommes relevés ce soir par le 120e.

courrier1Dans l’après-midi, le vaguemestre* m’apporte du courrier : lettre de René Parenty qui est au 8e territorial, cantonné à Crochte, village près de chez moi ; sa dame et sa fille sont à la maison et il a la joie de les voir ; il me parle de la vie de famille qu’il mène et cela me fait gros cœur malgré tout. Combien je donnerai pour une heure chez moi ! Je reçois également des nouvelles de ma mère, avec mandat toujours reçu avec joie et empoché avec hâte.

Aussitôt je réponds un simple mot avec mes vœux de sainte Catherine pour ma tante et de conservation pour le lieutenant Parenty.

Je communique l’ordre de relève au capitaine, ainsi que l’envoi de tous les cuisiniers à la Placardelle. C’est là que nous cantonnons de nouveau.

Vers 7 heures, je pars laissant Gallois avec le capitaine commandant le bataillon et les agents de liaison en second. Jombart, caporal fourrier de la 8e, Courquin et un sergent de la 7e m’accompagnent ainsi que Gauthier, notre cuisinier toujours précieux comme guide dans le bois et qui connaît la route à fond. Je suis chargé de faire le cantonnement*. Nous passons à la Harazée par un beau clair de lune. J’y prends au passage pas mal de cuisiniers qui m’attendent.

Il est 9 heures quand nous arrivons à la Placardelle, but de l’étape. Je vois l’officier du régiment qui, après quelques tergiversations, me donne le cantonnement de la dernière fois en me rognant toutefois quelques maisons, particulièrement notre maison de la liaison.

Le cantonnement est donc rapidement réparti entre les compagnies.

Pour la 5e compagnie, je loge la troupe comme la première fois. Le village est évacué depuis quelques jours. Quelques maisons sont démolies : le village a donc reçu des obus. C’est ce que j’avais prédit. Je trouve des hommes de fractions isolées un peu partout. Rien à craindre. Ils partiront rapidement avec un foudre de guerre comme le capitaine Aubrun.

Dans le logis de mes officiers, je trouve des hommes du 120e en train de veiller un capitaine défunt. Le corps sera enlevé la nuit. La maison est dans le plus grand désordre. J’abandonne donc le projet d’un logement ici.

Je vais donc voir la demeure ou plutôt le refuge lors de la première arrivée. Les habitants ont disparu. La maison est donc entièrement à moi avec ses quatre pièces. J’y installe les cuisiniers du capitaine. Ceux-ci nettoient à la lueur de bougies. Il y a deux fauteuils, deux lits avec sommier, une table en chêne, un buffet, quelques chaises. C’est tout ce qu’il faut pour faire une pièce convenable.

Je rencontre Jombart tandis que les cuisiniers touchent les vivres aux voitures qui sont arrivées. Il a trouvé une maison pour nous.Lieu:Saint Crepin aux Bois - Description:GUERRE 1914-15 - OFFEMO Elle se compose d’une seule vaste pièce avec lit au fond, foyer, commode, buffet, table et quelques chaises. Le tout doit être nettoyé mais Gauthier a déjà un balai en main et procède à l’installation.

Derrière, par une porte vitrée, on accède à une petite cuisine. C’est là que nous logerons nos agents de liaison en second.

Et voilà ! Le feu pétille. Il peut être minuit. Attendons l’arrivée du bataillon.