5 mars

C’est comme hier le réveil au petit jour après une nuit bien calme. Les obus de canon revolver tapent avec leur bruit caractéristique «  ziiiii Bouuumm ». je regarde aussitôt le temps qu’il fait ; il a plu très peu. Un gros brouillard règne, c’est dire qu’il va sans doute faire un peu de soleil.

Je bois l’eau de vie afin de me réchauffer un peu. Grâce à l’ordonnance du capitaine Delahaye, je puis allumer une cigarette de tabac fin et boire un quart de café chauffé sur un réchaud à alcool solidifié. On me donnerait un louis que je ne serais pas plus content.

Que faire, sinon dormir encore. Je m’étends de nouveau tranquillement tachant de reposer encore.

Mais une grande émotion m’attendait. J’entends des cris et aussitôt j’aperçois Crespel qui blême me demande de venir « Gallois [1] est tué, l’adjudant Gallois a reçu un obus de canon revolver ». je m’élance sur les pas du cycliste et un peu plus loin que le PC du capitaine Delahaye dans le boyau je trouve Gallois étendu sur le dos, le visage rouge de sang. Il râle. Déjà le médecin auxiliaire Paris est là il regarde. « Fracture du crâne » dit-il « c’est fini ; regarde, la cervelle est sortie ; je vais le faire enlever » Et il s’en va chercher les brancardiers. Crespel pleure ainsi que les camarades de la liaison atterrés. Je regarde de plus près. Le crâne est ouvert, le sang coule abondamment de la blessure et de la bouche, du nez, du sang, toujours du sang qui coule à flots. Les brancardiers s’amènent et avec précautions placent le corps sur un brancard. Je leur demande s’il ne faut pas faire un pansement. Ils me répondent que c’est inutile, qu’il est fini, qu’il n’a plus connaissance et que dans quelques minutes il ne râlera plus. On fouille les poches et on rassemble tout, portefeuille, porte-monnaie, papiers etc… tandis que les brancardiers emportent le corps. Décidément on est vite expédié de l’autre côté du monde.

Je trie les papiers, ramasse les notes de services, tandis que Crespel s’occupe de faire un petit ballot avec les affaires personnelles.

Je vais trouver le capitaine Delahaye qui s’informe. Je lui réponds que Gallois est mort. Je le remplace.

Je rentre à mon trou, le capitaine me disant qu’il me fera appeler quand il aura besoin de moi.

La liaison est atterrée. On s’entretient de cette mort. Souffrir davantage, je ne le puis : mon cœur est endeuillé au plus haut point. Décidément la mort nous fauche en ce moment avec plaisir, dirait-on.

Crespel arrive sur ces entrefaites et m’explique l’accident. L’adjudant Gallois hier et aujourd’hui, très brave certes mais très gamin se plaisait, malgré les avertissements du cycliste, à regarder par-dessus le parapet. Crespel se tuait à lui dire qu’il lui arriverait d’être atteint par le canon revolver. Et ce qu’il redoutait est arrivé !

Regardant, la tête en dehors du boyau, il s’écroula comme une masse sans un cri. On s’empressa. On sait le reste.

Gauthier arrive. Il a rencontré Gallois en route. Il était mort. Il est atterré lui aussi. Enfin on mange. Gauthier nous raconte que le colonel a été enterré dans le cimetière militaire de Mesnil-les-Hurlus. Gallois sera placé près de lui.

Il repart et l’après-midi se passe morne et triste à penser au camarade défunt.

Vers 5 heures je suis appelé par le capitaine Delahaye et fait avec lui le compte rendu de la journée qui ne signale rien, « calme parfait » au point de vue du secteur. On signale la mort de l’adjudant de bataillon tué par un obus de canon revolver.

J’envoie Cailliez porter l’ordre au colonel. Il va s’appuyer Mesnil-les-Hurlus et le Trapèze où se trouve toujours le commandant Vasson. Crespel l’accompagne.

Le capitaine me souhaite le bonsoir me demandant de venir à 5 heures pour le compte rendu de la nuit. Il est le type du chef bienveillant et simple. Rien qu’à lui causer je lui suis déjà attaché. Je communique mes impressions en flamand à son ordonnance qui me répond simplement : «  tes a good man ».

Après avoir cassé la croute et fumé quelques cigarettes, je m’allonge tachant d’oublier mes chagrins dans le sommeil. Je songe à mon nouveau poste, échu après un deuil. Serai-je nommé adjudant de bataillon ? Je me sens de taille à en assurer le service. De plus je crois que le poste m’appartient. Je suis agent de liaison depuis le début de la campagne, et me suis souvent dépensé sans compter. Je suis le plus ancien de la liaison. Enfin j’ai souvent remplacé Gallois de son vivant. J’irai même jusqu’à dire que lorsqu’une question délicate se présentait, c’est moi qu’on en chargeait. Toutes ces idées me dansent dans la tête et je m’endors avec la conviction d’être nommé.


 [1] Gallois : voir ci-après la fiche Mémoire des Hommes
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