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3 mars

Départ pour le calvaire

Je passe une nuit excellente. Je me réveille gelé, naturellement, mais il y a peu de mal car je me sens reposé. Je me lève donc. Il fait petit jour et un grand brouillard règne autour de nous. Les boches sont calmes : ils tirent beaucoup moins. Je remets en ordre mon fourniment et cherche un fusil que je n’ai aucun mal à trouver car il en traîne des tas.

Je vois Gallois qui m’annonce que Paradis fut blessé hier, chose que j’ignorais. Je bois du café apporté hier par Gauthier. Je fume tranquillement et attends le lever du soleil. Il va faire beau aujourd’hui et si les boches sont calmes, on pourra se remettre un peu de ses émotions.

Quelques marmitages passagers saluent le lever du jour. Je crois que des deux côtés, nous ne demandons qu’à passer une journée un peu tranquille.

Vers 9 heures, je vais voir le sergent Pêcheur qui m’annonce que je suis tranquille. Deux cyclistes sont arrivés hier comme agents de liaison*. Je vais donc voir le lieutenant Collandre qui est installé dans une espèce de gourbi. Je vois Radelet et Jamesse qui vient d’arriver.

Nous causons un peu comptabilité. Heureusement que nous tenons la comptabilité en double. Nous trouvons le double dans la voiture de compagnie, Lannoy sergent major ayant sans doute été pris avec tous ses papiers.

Nous déjeunons avec le lieutenant Collandre à qui je présente Jamesse. Il dit qu’il le proposera comme sergent major et moi-même comme adjudant.

Nous sommes heureux du beau temps et du moins grand nombre de marmites*, bien que le secteur n’est pas encore fameux. Nous causons de nos pertes et du grand nombre de blessés qui sont morts, faute du manque de soins, et traînent dans les tranchées, piétinés sans cesse. Jamais on n’arrivera à assainir ce coin si les attaques se répètent.

Je rentre une partie de l’après-midi près de Gallois au PC du bataillon. Je rencontre au passage les débris des compagnies dans les boyaux. Réellement, c’est une petite compagnie de survivants qui subsiste du beau bataillon que nous formions. Tous les officiers sont par terre, excepté le capitaine Claire qui n’était pas là. Nous avons [comme] tués : les lieutenants de Monclin, Monchy, Aline, d’Ornant et le nouveau venu de la cavalerie à la 6e compagnie ; blessés : le capitaine Sénéchal, les lieutenants Vals et le nouveau venu de la cavalerie à la 8e ; prisonniers sans doute : les capitaines Aubrun, Crouzette et le sous-lieutenant Blachon ; à ajouter à l’actif du régiment, le colonel tué et le commandant Dazy, le capitaine de Lannurien blessés. Quant aux hommes disparus ils sont au nombre de plus de six cents. C’est une omelette sérieuse.

Vers 3 heures, une note arrive du commandant Vasson. Le 2e bataillon partira à 6 heures sous les ordres du capitaine Delahaye et ira se placer à l’est de Mesnil-les Hurlus en seconde ligne derrière les chasseurs à pied, à la position appelée calvaire ; mi-partie au village de Mesnil, mi-partie en tranchées au calvaire.

Le capitaine Delahaye nous dicte les ordres complémentaires sous le bombardement qui a l’air de vouloir reprendre. Il est obligé de crier de toutes ses forces pour que nous l’entendions. Départ à 6 heures derrière la liaison du bataillon, boyau* Mesnil-les-Hurlus dans l’ordre 5, 7, 6, 8.

Je prends mon fourniment, disant à Gallois que je reviendrai au passage à 6 heures. Je vais rejoindre le lieutenant Collandre et lui montre l’ordre. Heureux sommes-nous de quitter ce maudit coin où nous en avons laissé tant des nôtres.

Nous recevons vers 4 heures la visite de Chopin et des cuisiniers qui ravitaillent les hommes. Chopin nous dit qu’un petit incendie s’est allumé ce matin dans Mesnil à cause d’obus incendiaires que les boches y lançaient. Nous l’avertissons de notre changement de résidence et mangeons afin de nous donner des forces pour la marche de tout à l’heure.

6 heures arrivent. Nous voyons arriver le capitaine Delahaye. Le lieutenant Collandre me dit de rester avec lui durant la route : aussi vrai, Brillant est à la liaison et suffit.

Nous suivons et marchons bon pas alors que le crépuscule tombe. Quelques marmites éclatent non loin de nous. Chacun file de bon cœur ; on sent qu’on est heureux de quitter ces rives peu hospitalières.

Une heure après, en pleine obscurité, nous arrivons dans Mesnil, après avoir fait un 100 mètres en rase campagne car le boyau que nous avons suivi se termine à cette distance de l’église.

Quelques petites lumières de cuistots dissimulées dans des toiles de tente servent à nous guider un peu. Nous faisons un long stationnement, nous abritant derrière des murs car de temps en temps un sifflement nous parvient, suivi d’une explosion pas très loin. Je me demande où est l’incendie dont parlait Chopin car je ne vois rien ; sans doute que c’est fini.

À quelque temps de là, nous revoyons le capitaine Delahaye qui, sans doute, s’est informé du chemin à suivre. Il parle devant moi au lieutenant Collandre et au sous-lieutenant Carrière. Les 5e et 7e compagnies vont les suivre. Il va trouver les 6e et 8e ; celles-ci vont s’installer comme elles peuvent dans les caves du village en ruines, prêtes à accourir en cas de demande ; c’est ce que nous dit le chef de bataillon en revenant sur nous. Quant aux 5e et 7e , elles prendront possession de la seconde ligne au calvaire proprement dit derrière les chasseurs à pied. Il y a un moment de discussion, car les chefs des 5e et 7e font remarquer à juste titre que c’est aléatoire de compter sur un soutien fondé sur deux compagnies de quarante hommes à peine, harassés et fourbus, venant de passer quatre jours par les émotions les plus terribles.

De temps en temps, les obus arrivent : sifflement, éclairs et détonations qui ébranlent tout : c’est sinistre. Nous partons quand même, la tête entre les épaules, sur la route, mais au pas de course. Il n’y a pas de boyau ou du moins, aux dires du capitaine Delahaye, un boyau rempli d’eau.

Il peut être 9 heures du soir. Nous recevons des marmites ; les boches bombardent la route de Mesnil à Minaucourt car sans doute croient-ils que c’est l’heure du ravitaillement. Un obus éclate à moins de 30 m en avant de nous. C’est un bon moment de frousse. Enfin, après un pas gymnastique de 400 m, on saute dans un boyau à la file les uns des autres. Il y a encore de l’eau. On patauge dans la boue jusqu’aux genoux. Qu’importe, le boyau est profond. On continue encore vivement 200 m afin de permettre à toute la troupe d’être dans le boyau. Puis on s’arrête tandis que du canon revolver siffle au-dessus de nos têtes. L’eau a diminué mais j’ai froid aux mollets, mes bandes molletières* sont des paquets de boue.

Dix minutes après, sur notre demande, on fait répondre que les deux compagnies suivent. Nous repartons alors un peu plus tranquillement, toujours sous le canon revolver qui semble nous suivre ; mais les parapets ont 2 m de haut. Il n’y a rien à craindre.

Nous avons de fréquents arrêts. Nous marchons dans le silence le plus profond. Nous rencontrons des cuisiniers de chasseurs qui descendent, des brancardiers qui ramènent des blessés.

Enfin nous arrivons près de quelques gourbis éclairés. Après une longue attente, le capitaine Delahaye ressort de l’un d’eux et remet un agent de liaison au lieutenant Collandre afin qu’il le conduise à son emplacement situé à 400 m d’ici. Je dis à Brillant d’aller reconnaître l’endroit et je reste avec la liaison. Le sous-lieutenant Carrière suit, une fois que la 5e s’est écoulée ; il reçoit un agent de liaison également.

Quand les deux compagnies sont passées, je cherche, ainsi que mes amis, un gourbi* où je m’installe heureux de ne pas coucher en plein air ; nous sommes en seconde ligne. Rien à penser. Fatigué, je m’allonge et bientôt m’endors. Il peut être 11 heures. Franchement j’ai une triste opinion de la Champagne.


Nuit du 28 février au 1er mars

Mort du lieutenant-colonel Desplats
Commandant Vasson, commandant du 147e

Nous remontons. Je me suis muni de mes couvertures. Au passage, Gallois me montre un abri, disant que le commandant Vasson va venir ici. C’est bon à savoir. Mais « le père Vasson » prend une succession terrible.

Il fait clair, tant les fusées allemandes sont nombreuses. Nous respirons la poudre à plein nez. Le marmitage a cessé. On peut constater l’état de nos boyaux, le nombre de cadavres qui gisent et les plaintes nombreuses de blessés qui nous parviennent.

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La fusée éclairante dessin de Georges Scott – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Je ne sais ce qu’est devenu le bataillon, à part la 5e et quelques fractions de la 7e.

Avec bien du mal, en traversant le 8e de ligne, nous arrivons au point A où le colonel fut tué.

Là nous voyons le commandant Vasson et le capitaine de Lannurien. J’assiste à un conseil tenu entre eux deux, le capitaine Sénéchal, le capitaine Aubrun, le capitaine Crouzette, le lieutenant Blachon, et l’aspirant Chupin qui commande quelques débris de la 8e. Nous sommes dans la tranchée, accroupis. J’apprends ainsi des choses émouvantes : l’attaque n’a pas réussie ; le colonel [1] est tué, il attend dans une toile de tente d’être emporté, tué d’un obus de canon revolver à la tête, au moment où il applaudissait le départ de la 7e compagnie ; la 6e est engloutie, le sous-lieutenant de Monclin est tué, on n’a pas de nouvelles de la compagnie ; la 8e possède encore quarante hommes sous les ordres de l’aspirant Chupin, le sous-lieutenant Vals est blessé ainsi que le sous-lieutenant de cavalerie tout nouvellement arrivé avec son camarade de la 6e. La 7e possède environ cent hommes avec son capitaine et un sous-lieutenant, Blachon, le sous-lieutenant Monchy [2] est tué.

La 5e est presque intacte. La ligne est qui a repris ses positions de première ligne. Le commandant Dazy du 10e bataillon est blessé.

J’apprends une grave décision.

Après une patrouille, la 5e compagnie se rendra à 100 m, [à] sa droite à une espèce de boqueteau détruit qui se trouvent devant nous, et y creusera une tranchée qu’elle occupera. La 7e compagnie, malgré les protestations du capitaine Crouzette, se placera à sa gauche, formant une branche de parallélogramme, son homme de gauche non loin de notre tranchée qui de ce fait, deviendra deuxième ligne. À la droite de la 5e, formant également une branche du parallélogramme, se placera une compagnie du 1er bataillon qui a reçu des ordres. Exécution. Pendant ce temps, la 8e compagnie fera un boyau de 100 m partant de cette tranchée jusqu’à la 5e compagnie.

Culine part en patrouille et à 11 heures, la 5e compagnie en tirailleurs part à son emplacement délimité par l’adjudant Culine à 100 m de nous. Tout se passe bien sinon une légère fusillade qui éclate et un nombre encore plus grand de fusées. La 7e compagnie part également. L’aspirant Chupin, de son côté, commence le boyau. Il est minuit quand tout est en mouvement.

Le commandant Vasson et chacun de nous s’installe le dos contre le parapet, assis par terre dans la tranchée. Je suis près du capitaine de Lannurien. J’ai mes deux couvertures et en suis heureux. J’en passe une à mon voisin qui me demande qui je suis : « Mais Lobbedey » je lui réponds, « Le fidèle ! », me répond de Lannurien.

Nous gardons le plus profond silence. Vers 1 heure, le capitaine de Lannurien me cause à voix basse et me dit d’aller trouver le capitaine Aubrun, en faisant très attention, pour lui dire de placer une patrouille protectrice devant ses lignes. Je file armé de mon fusil. Il y a un dos-d’âne à traverser et qui, de la première ligne, nous empêche de voir la compagnie. C’est ce qu’il y a de plus dangereux à traverser. Je communique l’ordre au capitaine que je trouve couché dans un trou d’obus. Je rentre.

Je n’insiste pas sur le terrain parcouru ; il est lamentable : trous d’obus, un cadavre tous les mètres, des bras, des jambes. Les fusées sont nombreuses et j’ai filé de trou en trou. Je n’ai pas vu de blessés ; ceux qui le pouvaient ont rejoint les lignes le soir, les autres sont morts.

bfl7y8 Quand je dis « Ordre transmis », je pousse un soupir de soulagement. Un homme apporte à mon voisin un bout de pain et une petite boîte de pâté. Il partage avec moi, me forçant à manger. L’estime de mes chefs, c’est ce qui me va le plus au cœur. Je me dépense sans compter : heureux suis-je qu’on le remarque.

Je suis d’ailleurs visiblement protégé contre les projectiles ennemis.

Deux heures après, je vais voir de nouveau où en est le travail de la 5e. Le capitaine Aubrun, de très mauvaise humeur, me dit qu’il est une poire. Il me demande si le boyau vers l’arrière marche : il est 3 heures du matin. Jamais il ne sera fini demain matin. Quant à sa droite, il n’a encore vu personne. À sa gauche, il est en liaison avec la 7e compagnie. Alors il me prend près de lui et tout bas, me dit ceci : « Mon petit, tu diras à de Lannurien que si je ne suis pas couvert sur ma droite et si je n’ai pas un boyau vers l’arrière, demain je suis foutu et que je ne prends aucune responsabilité ».

Assez ému, je rentre et fais la commission au capitaine adjoint. Je lui dis que la tranchée est faite pour tirer un genou et que le boyau Chupin a 50 m de longueur et 0,20 m de profondeur.

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Les Croquis de guerre de A. Gayraud, sous-officier sapeur – Source : http://14-18.institut-de-france.fr/croquis-guerre.php

On cause de tout ceci avec le commandant Vasson et le capitaine Sénéchal. Le commandant déclare qu’on lui a rendu compte du 1er bataillon que la compagnie était partie. Donc Aubrun est couvert. Quant au boyau, on appelle pour cela l’aspirant Chupin et on lui dit d’accélérer l’ouvrage.

Il nous tombe une petite pluie de neige. Il fait froid. Nous sommes gelés. J’ai faim, j’ai soif, j’ai froid aux pieds et un mal de tête fou. Enfin, c’est la guerre.

Vers 5 heures, le commandant Vasson, suivi du capitaine de Lannurien, rentre à son PC que Gallois m’a indiqué.


[1] colonel Desplats :  Il s’agit de Fernand Joseph DESPLATS, voir la fiche Mémoire des Hommes ci-dessous.archives_E080443R

[2] sous-lieutenant Monchy : Il s’agit de Léopold, Étienne, Marcellin MONCHY, voir la fiche Mémoire des Hommes ci-dessous.archives_I100715R

20 février

Braux-Saint-Rémy (voir topo tome VIII)

Nous passons une excellente nuit dans notre grenier, quoiqu’il n’y fasse pas très chaud. On se lève vers 7 heures. Débarbouillage dans un ruisseau voisin. Puis nous nous rendons à la popote* pour y prendre le café.

La matinée se passe dans les paperasses. Nous faisons encore quelques distributions d’effets. Ce qui ne peut être employé est placé dans la voiture de compagnie. Celle-ci est surchargée.

Nous recevons à ce sujet une note du bataillon. Le sergent fourrier Legueil de la compagnie de jour, la 6e heureusement pour moi, se rendra à Élise avec sa voiture de compagnie après avoir ramassé le reste des magasins des compagnies. Il versera toutes les fournitures à l’officier de détail. Ainsi dit ainsi fait. Jacquinot verse ce qu’il y a de moins utile et allège ainsi la voiture.

Nous nous mettons à table à 11 heures et y restons jusque 2 heures de l’après-midi. On s’amuse bien et quelques bonnes blagues sont racontées.

Nous recevons dans l’après-midi, la visite au bureau du sous-lieutenant Monchy qui vient nous dire bonjour. On se plaît à se remémorer le bureau de Sedan et à se féliciter d’être encore au complet : Monchy, Lannoy, Jamesse et moi. C’est un garçon charmant que Monchy.

La journée se passe tranquille. La soirée à table est plus mouvementée car nos cuisiniers ont trouvé du champagne et nous fêtons les citations de Culine, Lannoy et Gibert qui est relevé de sa garde.

Nous recevons une note du bataillon disant que le caporal fourrier de la 6e Verleene et Jombart sergent fourrier de la 8e vont demain à Sainte-Menehould.

Les compagnies sont priées de leur porter le montant des denrées qu’elles désireraient faire acheter, ainsi que l’argent. Lannoy va donc trouver le capitaine et revient bientôt m’envoyant à la liaison porter la note. Je trouve toute la bande au premier étage de l’école. Je ne m’attarde pas, tandis que Jombart me dit toute sa satisfaction d’être de sortie demain : départ à 4 heures, rentrée à la nuit.

La soirée à la popote se passe gaiement. On sable le champagne, on chante. Bref il est minuit quand on songe à aller se coucher. Lannoy a quitté vers 9 heures, le lâcheur, disant qu’il a du travail. Sans doute est-ce pour se donner de l’importance, car il n’y a aucun travail urgent.

Que diable, on dormira davantage demain matin.

16 février

Toute la bande se lève tard. Si nous mangeons les kilomètres, au moins nous les digérons.

À 8 heures on commence à se lever. Nous prenons le chocolat et nous astiquons pour le départ, tandis que nos cuisiniers font en hâte la popote. À la lecture du rapport à 9 heures je vois le sous-lieutenant Alinat qui me demande des renseignements sur Prunier qui lui a répondu un peu vertement et à qui il inflige quatre jours de salle de police. Cela commence bien !

Lannoy fait la situation de prise d’armes qu’il arrange de façon à ce que Licour et Delacensellerie restent. Ceux-ci sont heureux. Nous y gagnons d’ailleurs au repas qui est préparé un peu moins fébrilement. On se met à table à 10 heures.

Puis sac au dos. Il est 11h15. Je vais rejoindre la liaison du bataillon.

Le point de rassemblement est la sortie de Charmontois-le-Roi route de Le Chemin. Nous partons donc de ce côté. En route, dans Charmontois-le-Roi, je vois les gendarmes qui nous regardent passer et rient de me voir. Nous nous arrêtons à la sortie du village juste en face de la maison Adam devant laquelle nous faisons une longue pause.

Je vois les jeunes filles, le sergent major du génie à qui je serre la main. On m’offre une tasse de café que je bois de bon cœur.

Une fois le bataillon rassemblé, nous partons après une longue conversation entre le chef de bataillon et les commandants de compagnie. Ceux-ci partent en tête. Devant nous à 200 m je vois donc à cheval les capitaines Aubrun et Crouzette et les sous-lieutenants de Monclin et Vals commandant les 5e, 7e, 6e et 8e compagnies. Le capitaine Claire a toujours le commandement des élèves caporaux ; le sous-lieutenant de Monclin commande donc toujours la 6e compagnie.

J’apprends en route que le sous-lieutenant Monchy est affecté à la 7e compagnie. Notre marche est agrémentée de quelques singeries du lieutenant Vals qui s’amuse à sauter en croupe sur le brave cheval du capitaine Crouzette. La brave bête ne bronche pas et le lieutenant Vals se livre avec joie à des exercices de voltige. Nous faisons la pause à une intersection de route à 3 km de Le Chemin. Nous commençons bientôt la manœuvre sous les ordres du colonel Desplats. Les compagnies font la marche sous le feu de l’artillerie. Durant deux heures, c’est la marche à travers champs pour les compagnies qui font des bonds par section formant la carapace, les sections à 50 m les unes des autres échelonnées en deux vagues distantes de 100 m. Je suis avec la liaison le chef de bataillon sur la route et me paie quelques courses effrénées de lui au capitaine Aubrun en courant à travers champs. Enfin le clairon sonne : rassemblement à l’intersection des routes d’où est partie la manœuvre.

1h30 après le bataillon est rassemblé. Nous faisons une pause d’une heure pendant laquelle le colonel ayant rassemblé les officiers fait la critique de la manœuvre. Pendant ce temps nous voyons passer à cheval le capitaine Garde de l’état-major de brigade ainsi que le sous-lieutenant Dupont interprète à la division.

Le temps sans être beau n’est du moins pas pluvieux. Nous rentrons donc sans pluie au cantonnement. Il est 5 heures. Je rentre au bureau et trouve le capitaine occupé à signer les pièces du jour. Il nous annonce à Lannoy et moi que demain il sera décoré. On le félicite et il s’en va en riant ; qu’il est heureux !

Le capitaine me fait chercher Prunier. Nous assistons en comité secret à une scène épique. Prunier déclare qu’il n’est pas venu pour faire des balivernes, mais pour se cogner avec les boches. Il reçoit huit jours de prison et est amené incontinent au poste de police pour purger sa peine. L’enthousiasme du capitaine est tombé.

Je n’ai nulle envie de sortir ce soir. Je suis beaucoup trop fatigué. Il n’y a que Culine, Maxime et Cattelot qui sortent. Je reste au coin du feu et écris chez moi.

Tandis que nous nous mettons à table, Mascart arrive avec des notes. Demain, lisons-nous, même manœuvre qu’aujourd’hui. Remise de décoration au retour par le général Guillaumat.

Départ 11 heures ; rassemblement du régiment 12 heures ; rentrée 15 heures à Charmontois-le-Roi pour la cérémonie. Le peloton des élèves caporaux est dissous. Le peloton des élèves sous-officiers continue à fonctionner. Rogery part communiquer tout ceci au capitaine.

Nous nous mettons à table et mangeons de bon appétit.

Rogery ne tarde pas à revenir. Je jette un cri de joie en lisant que je reste au bureau demain. Tout le monde marche. Lannoy décide de laisser Levers pour faire notre cuisine. Licour marchera ; il désire d’ailleurs, car il n’a jamais vu de remise de décorations. Sa déclaration nous fait bien rire.

Cattelot déclare que le sous-lieutenant Carrière croit que nous partons bientôt. Cette annonce nous refroidit. Il est vrai qu’il faut se faire une raison et que voici un mois que nous sommes ici.

Le dîner se termine et nous nous couchons bientôt mélancoliques quand même à penser que nous allons quitter cet oasis.

12 février

Je me lève tard et notre bande en fait autant. Nous prenons le chocolat vers 8 heures.

Levers nous le sert en riant et nous raconte une bonne blague. Il brûle les fagots de bois de la mère Azéline en lui faisant accroire que c’est du bois acheté aux voisins. La brave femme répète qu’elle n’a pas de bois et qu’elle le donnerait de bon cœur. Heureusement que ce filou de Levers a trouvé dans un coin du grenier un tas de fagots. Il va donc en prendre un chaque soir et l’amène tranquillement dans la matinée en disant l’avoir acheté tantôt ici, tantôt là et pour un prix vraiment exorbitant (je te crois, Benoît). Nous rions beaucoup nous-mêmes.

Dehors le temps semble s’être remis au beau mais les routes sont boueuses et glissantes.

Lannoy fait sa situation de prise d’armes. Licour marchera et cédera sa place d’embusqué pour aujourd’hui à Delacensellerie.

Nous mangeons plus tôt, vers 10 heures 30. Tout est prêt, nos sacs sont montés : il n’y a plus qu’à partir.

Je rejoins donc la liaison dans son logis vers 11 heures 30 je trouve Gallois qui s’est acheté un képi d’adjudant et une cantine ; Sauvage, Legueil, Jombart sergents fourriers* des 7e 6e et 8e, Verlaine et Paradis, caporaux fourriers 5e et 8e, René, agent de liaison* de la section de mitrailleuses qui bientôt, dit-on, formera une compagnie, Gauthier qui fait toujours popote* mais doit être aidé des deux cyclistes Cailliez et Crespel car il est clairon avant tout et souvent de garde ou à la musique, Gilson secrétaire du commandant, le dessinateur soldat de la 8e, Brillant et Mascart, mes agents de liaison ainsi que Garnier, celui de la 8e et Frappé de la 7e. Cela fait en tout avec moi dix-sept membres. Quel équipage !

Sous les ordres de Gallois, nous partons sur la route de Sénard en passant devant le bureau du colonel. À 300 m à la sortie du village, c’est le point de rassemblement du bataillon.

Le capitaine Sénéchal à cheval, suivi du maréchal des logis Jacques, ne tarde pas à arriver. Les compagnies arrivent à leur tour et à midi, nous partons dans la direction de Le Chemin. Le temps est assez bon. Successivement, nous passons à Le Chemin, puis à Sénard où est cantonné le 1er bataillon, lui-même en marche. Nous continuons ensuite sur Triaucourt. Avant d’entrer dans le village, nous faisons une pause où le capitaine Sénéchal nous annonce que le lieutenant Péquin est hors de danger.

 Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

De Triaucourt, nous reprenons la route de Charmontois où nous nous disloquons à 4 heures.

Je suis réellement fatigué par la marche : je n’ai plus d’entraînement. Je reste donc au coin du feu. Le capitaine arrive et signe les pièces : demain exercice comme à l’habitude.

Je suis à peine installé près du feu qu’une note arrive, disant qu’un renfort se trouve non loin du bureau du colonel et que les fourriers doivent aller chercher leur lot. Force m’est donc d’y courir. Arrivé près du bureau du colonel, je vois le sous-lieutenant Monchy rétabli qui vient de nous rejoindre. Il va saluer le colonel. Je fais 200 m sur la route et dans une pâture à gauche, trouve une troupe qu’on est occupé à fractionner. Je vois quelques anciennes connaissances ; ce sont tous d’anciens blessés. Je prends possession de mon lot, dans lequel je trouve Berquet, celui que j’ai sauvé à Beaumont le 28 août – le brave garçon me le rappelle aussitôt – ainsi que Prunier, une mauvaise tête, brave au feu. Ce Prunier est attendu du capitaine à qui il écrit souvent. Mauvaise tête s’il en est, je doute fort que la lune de miel soit longue entre eux. Ex-blessé de l’Argonne, brave si on veut, mais hâbleur et frotte-manches.

J’arrive au bureau avec la quinzaine d’hommes qui m’est dévolue et Lannoy en fait la répartition par section. À 7 heures, nous nous mettons à table. Tout le monde est fatigué et nous ne tardons pas à nous coucher.

31 décembre

Nous sommes réveillés en sursaut. Une fusillade sans pareille crépite du côté des 7e et 8e compagnies. Il fait petit jour. L’artillerie ne tarde pas à faire un barrage de feu et d’acier, mais rien n’y fait. Durant une heure la fusillade fait rage.

Vers 7h30 cela se calme un peu pour reprendre bientôt de plus belle. J’interroge les téléphonistes : ils ne savent rien, la ligne est coupée avec 7 et 8. Quant à 5 et 6 d’où l’ennemi est assez éloigné, on n’y veille, mais tout est calme.

Vers 9 heures nous voyons passer des blessés qui descendent des tranchées pour se rendre à La Harazée. Certains nous disent que les boches ont attaqué ce matin à coups de bombes, mais qu’ils ont été repoussés. Nous avons eu beaucoup de pertes de notre côté.

Vers 10 heures le lieutenant Péquin passe conduit par 2 hommes. Il a toute la figure en sang et une partie de la mâchoire enlevée par une bombe. Le sous-lieutenant Monchy a pris le commandement de la 7e compagnie.

Il peut être midi quand la fusillade cesse tout à coup. Qu’est-ce ? Nous nous équipons et nous tenons prêts à toute éventualité. Le colonel du 120e passe rapidement : nous ne nous montrons pas.

Le calme continue, tandis que bon nombre de blessés passe sans cesse allant vers les postes de secours qui se trouvent non loin de nous et ensuite La Harazée.

Cela tient jusque 2 heures ; nous commençons à respirer. Je vais au téléphone où mes amis qui ont réparé la ligne sont aux écoutes et entendent les conversations téléphoniques du colonel du 120e dont nous dépendons.

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Celui-ci se trouve au poste du capitaine Sénéchal, poste de la 8e compagnie et communique avec la brigade qui se trouve à La Harazée. Il faut que nous contre-attaquions afin de déloger l’ennemi qui a attaqué ce matin et doit être affaibli par ses pertes. La séance ne va donc pas tarder à recommencer. En effet.

Vers 3 heures, les balles sifflent à nos oreilles, la fusillade crépite de nouveau, le 75 donne. Nous attendons durant une heure dans la plus grande anxiété. Réussira-t-on ou non, à déloger l’ennemi de la position qu’il occupe ?

Le sous-lieutenant Monchy passe blessé. Il s’arrête un instant, il n’est que blessé assez légèrement au bras droit. Il nous dit que l’attaque n’a pas réussi ; que les sections sorties sont rentrées décimées par les mitrailleuses. On repousse en ce moment une contre-attaque ennemie qui se déclenche à son tour. Nos pertes sont énormes. Le lieutenant Régnier s’est fait tuer bravement à la tête de la 8e compagnie. Toutes ces nouvelles nous consternent, tandis que l’officier file rapidement vers le poste de secours.

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C’est de nouveau un défilé de blessés qui nous disent tous que c’est un enfer là-haut. Nous apprenons certaines morts : celle de bon nombre de sergents de la 7e ; Bréner reste, il a pris le commandement de la compagnie ; celle du sergent Major de Brésillon [2] de la 8e, le chef de la section où se trouve mon cousin. Du coup, à tous je m’informe du sort de mon parent. Personne ne sait me renseigner. Un blessé me dit que 4 hommes seulement sont revenus de cette section. Je vois le sergent Tercy de la 7e un brave qui passe blessé.

Là-haut la fusillade fait toujours rage. Le capitaine Sénéchal me fait dire de lui envoyer rapidement des tas de munitions. Nous trottons tous vers le gourbi du génie qui se trouve à 200 m ; les balles sifflent en grand nombre ; des obus tombent nombreux, mais 250 m trop longs heureusement. Nous filons charger de bombes et de cartouches vers la 8e et la 7e conduits par Sauvage et Paradis.

Après mille péripéties, je rencontre l’adjudant Gallois. Celui-ci a donné des ordres et aussitôt les hommes pillent littéralement les sacs de munitions.

Je demande à tous des nouvelles de mon cousin : on me répond que la section de Brésillon n’existe plus. Que c’est consolant ! Mon opinion est que la mort a fait une victime.

Gallois me dit que le capitaine Sénéchal ne voulait pas donner l’ordre de charger, sachant que c’était un arrêt de mort ; il s’y est vu forcé par le commandant Desplats, et ne donna l’ordre que les larmes aux yeux.

Jamais, non jamais, on ne saura quel cœur d’or palpite dans la poitrine de notre commandant.

Je rentre à mon poste dans l’obscurité après avoir eu l’assurance de Gallois qu’on n’avait pas besoin de moi. « Charge toi du ravitaillement et remplacement dans les communications avec la 5e et 6e compagnie ». Me dit-il en partant. J’ai donc un rôle assigné et la conscience en repos.

La fusillade a cessé. On a gardé ses positions de part et d’autre à part quelques éléments où les boches ont réussi à progresser. Gauthier et Jombart s’amènent. Ils nous disent qu’à La Harazée ils ont subi toute la journée un formidable bombardement. Nous avons grand travail à les mettre au courant de tout ce qui s’est passé durant la journée.

On mange et je me couche car les émotions et les deuils successifs m’ont abattu. Je songe avec peine à mon cousin dont le sort m’est inconnu. Est-il tué, est-il blessé, est-il prisonnier ?

René en s’étendant à mes côtés me souhaite avec un sourire qui en dit long sur nos misères « une bonne et heureuse année ». Marcel Maistriaux_0019C’est vrai, je n’y pensais pas : demain 1915. Mon cousin [1] n’aura pas vu la nouvelle année. Oui, triste fin d’année et triste début d’une année nouvelle teintée de sang déjà.

Nous ne pouvons presque fermer l’œil. À tout instant de courte fusillade éclatent accompagnées d’éclatement de bombes. Nous prenons donc le parti de veiller et de nous tenir prêts en cas d’alerte.


[1] Louis LOBBEDEY : décédé ce 31 décembre 1914 selon le récit de son cousin Émile.FicheMDHarchives_H300480RCR-Louis-Lob_0152 CR2-Louis-Lob_0152C_G1_E_13_01_1381_0121_0Extrait de : Les archives historiques du CICR, http://grandeguerre.icrc.org/fr

[2] de Brésillon : Sergent major (Jolly) de BRESILLON, Georges, comme l’atteste sa fiche Mémoire des Hommes.Fiche MDH-archives_G270252R

 

28 décembre

Vers 5 heures je m’éveille. C’est Carpentier [1] qui part faire sa ronde. Comme l’autre fois aimablement il me borde de ses couvertures et me dit « à tout à l’heure ». Je lui réponds que le chocolat l’attendra chaud.

Vers 6h30 je me lève sans hâte avec René et Crespel ; on rallume le feu, mais le chocolat au-dessus afin qu’il soit prêt pour l’arrivée de notre brave ami dont je plie les couvertures avec les miennes.

À peine ai-je fait cela qu’un agent de liaison de la 5e venu apporter le compte rendu du matin nous apprend que Carpentier blessé. Où ? C’est un coup de foudre pour nous. Où Seigneur ? Je m’élance suivi de René sur la 7e compagnie où le sous-lieutenant Monchy nous dit n’avoir pas vu Carpentier ; à la 8e le lieutenant Régnier répond négativement. Je cours littéralement dans les boyaux butant glissant et file vers la 5e où je tombe sur le capitaine Aubrun. Où est Carpentier ? Où est mon camarade ? Je suis désespéré de ne pas le trouver. Pour lui je me ferai tuer, il faut que je le sauve. Alors le capitaine paternellement me prend les mains ; j’ai compris et je pleure. TomeVI-planFneMadame-CarpentierLe pauvre a reçu une balle au ventre dans le boyau dangereux dont on ne se sert qu’en rampant. (Voir topo). Il est mort là en quelques minutes il y a plus d’une heure secouru par un homme qui a entendu des plaintes et qui a reçu son dernier soupir. Je suis horriblement triste : lui, dont j’avais fait mon meilleur ami, tué. Au risque de me faire tuer moi-même, je suis le boyau tragique. Je ne me possède plus, il faut que j’ai le corps. Des balles sifflent ; je m’aplatis, mais rampe quand même. J’arrive enfin et trouve le pauvre corps étendu sur le dos dans le boyau, le pantalon dégrafé, et je vois une petite blessure au ventre. Quelques balles font tac, tac sur le parapet. Je ne m’en préoccupe guère. Pauvre ami ! La figure est calme, reposée. Je pleure encore et jure l’enlever d’ici ce soir. Je recouvre la partie à nu et redescend toujours rampant jusqu’au bas du ravin d’où quelqu’un m’appelle. C’est Lavoine, un brave qui a fait ses preuves, cuisinier d’escouade qui va monter vers sa section par le boyau dangereux malgré les balles. Il le fait chaque matin en rampant. Me voyant tout en larmes il me dit se charger de descendre le corps où nous nous trouvons (voir topo) pour le soir. Je n’aurais qu’à venir le chercher là. Je le remercie avec effusion et comme il est des pays envahis lui donne une piécette qu’il veut refuser mais que je lui mets de force dans la main.

Je rentre à mon abri affreusement triste. Me voici donc avec un deuil le plus grand pour moi depuis la guerre. Mon meilleur camarade tué.

Ce n’est pas fini. Je m’occupe arranger certaines choses de mon ami défunt, j’ouvre son sac afin de voir ce qu’il y a de précieux afin de faire avec son portefeuille le petit colis qui subsiste seul de ce que furent nos camarades ; je prends son couvert, sa petite assiette que je garderai en souvenir de lui ; je prends ses couvertures laissant les miennes ; toutes choses qui me sont précieuses, son chocolat, c’est conserves, nous nous les partagerons dans nos repas. Je bois en pleurant le chocolat qu’il aurait dû boire. Vraiment mon cœur est pris. Je suis appelé par le capitaine Sénéchal qui essaie de me consoler et à lui-même les larmes aux yeux. Quelle tristesse à la liaison !

Je rentre dans le gourbi* rencontrant les cuisiniers de la 6e qui s’apprêtent à traverser le ravin qui se trouve devant nos abris et où se trouve un espèce de marais dans lesquels déversent les petits affluents de la Fontaine Madame. Soudain j’entends des cris ; je sors et vois 30 m de nous un cuisinier étendu sur le sol blessé.

scott_ravitailleur

Le ravitailleur, dessin de Georges Scott – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Une balle venue on ne sait d’où là attrapé au passage. De l’endroit où nous sommes, nous crions au malheureux de ramper vers nous. Celui-ci rassemble toutes ses énergies et 20 minutes après est hors d’atteinte. Il a une balle dans l’aine. Quel caractère n’a-t-il pas dû avoir pour faire ses 30 m en rampant sur le ventre. Le capitaine Sénéchal sort et dit aux cuisiniers d’attendre la nuit. Ceux-ci rentrent donc à La Harazée. Quelques-uns malgré tout s’élancent bravement au pas de course. On entend des coups de feu. Ils ne sont pas atteints. Mais le capitaine s’oppose de nouveau à tout passage.

On ne communiquera par agent de liaison que de nuit et le ravitaillement se fera la nuit : arrivée des cuisiniers aux tranchées le soir et retour à La Harazée au petit jour. D’ailleurs le téléphone existe avec chaque compagnie : on n’est donc pas isolé. Nous approuvons notre chef qui ménage nos vies et lui sommes grandement reconnaissants.

La matinée se passe donc à arrêter les cuisiniers qui arrivent un à un et à leur faire part de la décision prise en les invitant à dire la nouvelle à leurs gradés d’ordinaire, tandis que le capitaine commandant avertit par le téléphone les commandants de compagnie. Nous arrêtons même le commandant Desplats qui veut à toutes forces passer et va voir le capitaine Sénéchal. Il est 10 heures.

Un homme de corvée du sergent Tercy passe sur le chemin venant de La Harazée qui longe nos abris. Une balle arrive. Toc ! À 35 m de moi il tombe pour ne plus se relever. Du coup nous sommes consternés. Quoi et qu’est-ce à dire ? Les boches n’ont pourtant pas avancé. Voici le ravin inutilisable, voici le chemin également, par lesquelles hier ont passait tranquillement. D’où peuvent venir les balles ennemies ?

Le commandant Desplats sort et gesticule parlant haut. Son opinion est que l’ennemi à la crête opposée où il se trouve a creusé une sape cette nuit et que delà par un créneau il observe et découvrant le ravin tire sur tout ce qu’il voit. Il fait passer l’ordre d’enlever le cadavre qui gît lamentable sur le layon. Deux hommes s’élancent ; ils n’ont pas atteint le corps qu’une balle siffle et blesse à la jambe l’un d’eux. Ils se replient aussitôt. La preuve est faite une nouvelle fois.

Il faut donc se mettre à l’œuvre aussitôt et creuser un boyau profond.

Sous la direction du commandant, tous les bras et tous les outils disponibles sont mis en œuvre. À 2 heures le commandant file, sans recevoir de balle. Nous continuons, travaillant d’arrache-pied.

Le soir tombe. Les cuisiniers Gauthier, ceux des officiers et Jombart s’en vont au pas de course suivis de ceux de 5e et 6e qui ont réussi à passer le matin.

Je me rends près du capitaine Sénéchal lui demandant de faire venir pour 4 brancardiers à son abri. Le corps de Jean Carpentier sera là. Le capitaine m’admire et me donne un papier avec ordre au petit poste du ravin (voir topo) sur la route de la 5e compagnie de me fournir 4 hommes, pour le transport du corps. Ainsi dit, ainsi fait. Les 4 hommes sous ma direction enlèvent la dépouille qui se trouve à l’endroit fixé par Lavoine. Cahin, caha, dans l’obscurité parmi les fils de fer barbelés qui défend le ravin nous amenons notre pauvre ami, heureux de pouvoir enfin le déposer près du PC où le capitaine vient le saluer et me serre la main avec effusion en me disant « c’est bien ! ». Je pleure comme un enfant. Les brancardiers viendront donc le prendre et il sera enseveli au cimetière de La Harazée. J’ai fait mon strict devoir, je devais cela à l’amitié. Quant à son portefeuille et aux dernières volontés que contient une enveloppe fermée pour sa famille, ce dont il m’avait causé, le pauvre, hier soir même, sentait-il donc sa fin, je les adresserai demain par Jombart aux secrétaires du trésorier, mes amis, avec les affaires personnelles, porte-monnaie etc.… N’empêche que tout cela m’est horriblement pénible.

Je rentre à l’abri. Il peut être 8 heures. Nous mangeons René, Crespel et moi, tandis qu’au-dehors des sapeurs du génie continuent notre travail et piochent ferme.

Nous entendons aussi des bruits de marmites et des chuchotements. Ce sont les cuisiniers des compagnies qui selon les ordres viennent de nuit ravitailler.

Je m’étends et ne puis dormir. Je me lève et attends l’arrivée des brancardiers. Ceux-ci arrivent 2 heures plus tard. Ils emportent Jean et je le vois emmener. Pauvre, pauvre ami !

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Avant de me coucher vers 10 heures, je vais porter une note au capitaine Aubrun : le commandement du secteur passe au colonel du 120e ; le commandant Desplats rentre demain au repos à Florent où se trouvent les 2 autres bataillons du 147e.


[1] Carpentier :  Quelques documents officiels qui témoignent du décès de Jean Carpentier.
Tous mes remerciements à Hélène Guillon pour ses informations complémentaires.

FicheMDHarchives_C830381RCarpentier Décès CARPENTIER