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22 février

Dampierre
(voir topo tome VIII)

t8-DAMPIERRE-PlansDessinésELOBBEDEY_0015Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Nous nous levons assez tard et nous rendons à la popote*. Après cela, le café bu au travail. Nous sommes heureux de notre installation. Dans la matinée nous recevons la visite du sergent fourrier de la 8e Jombart rentré hier soir de Sainte-Menehould. Il nous fait rire en nous expliquant le nez qu’il a fait en rentrant à Braux-Saint-Rémy où il n’y avait plus personne. Ce n’est pas sans mal qu’il est arrivé à Dampierre vers 11 heures du soir après s’être renseigné aux quatre coins du chemin sur l’endroit vers lequel nous nous étions dirigés.

Nous réglons avec lui les comptes de la compagnie et prenons livraison de tout ce qu’il a acheté.

Je reçois quantité de boîtes de pâté à distribuer aux hommes avant le départ. Je vais trouver le capitaine dans sa chambre et décide de faire les distributions aussitôt. Les hommes sont heureux d’avoir une amélioration dans leur musette.

Culine et Gibert viennent se plaindre que les hommes de leur section ont très peu de paille. Il faut que je me charge de leur en procurer : travail de cet après-midi.

Après mes distributions, je vois le capitaine Sénéchal, commandant le bataillon qui cause avec le capitaine Aubrun. Nous parlons question paille. Il ne faut pas compter sur l’intendance. Je décide donc de faire le nécessaire.

Mascart est au bureau quand je rentre. Il s’acquitte bien de ses fonctions et est heureux de son poste d’agent de liaison près du colonel. Celui-ci fait notes sur notes sur la propreté du cantonnement et le nettoyage des routes ; sur la tenue ; sur la consigne des cafés ; sur les sorties du cantonnement après la soupe de 17 heures : c’est la présence du général de corps d’armée qui nous vaut cette avalanche.

Lannoy lit tout cela au rapport de 10 heures. Le colonel préconise même un certain exercice. Vraiment c’est à croire que notre chef ne vit plus que de frousse.

À 11 heures nous mangeons en popote. On se distrait à parler encore et toujours de Sedan et nos hôtes nous racontent leur fugue lamentable de Pouru-Saint-Rémy qui doit être complètement brûlé. Ils ont trouvé ici une maison abandonnée et avec l’autorisation du maire s’y sont installés, vivant surtout du passage des troupes.

Mon après-midi se passe à chercher de la paille. Je me rends directement chez le maire qui m’indique deux fermes où je pourrais en trouver en donnant un bon de réquisition. Vers 3 heures, une bonne portion de bottes arrivait à la compagnie amenée par la voiture de compagnie. On fit les distributions et je pris quelques bottes pour le bureau. Licour se charge de nous faire une literie dans un coin de la pièce et promet à la châtelaine de tout enlever au départ. Le brave garçon d’ailleurs lave le couloir d’entrée à la grande satisfaction de notre propriétaire.

Vers 4 heures nous recevons la visite d’un capitaine d’état-major qui nous demande un homme dévoué, intelligent et dégourdi pour couper un peu de bois dans la demeure du général. Nous lui donnons Jacquinot qui n’a plus de magasin. Nous envoyons Licour acheter une boîte de homard, du vinaigre, etc.… Nous collationnons. C’est Lannoy qui a émis cette idée et cette idée est excellente.

Enfin le soir arrive et avec lui rentre au cantonnement une bonne partie de la compagnie qui a passé l’après-midi à aménager, rapproprier les alentours du cantonnement et nettoyer la route qui est boueuse. Depuis ce matin le temps s’est remis un peu au beau. Un léger soleil a brillé.

Le capitaine vient nous voir vers 5h30. Il met exercice demain matin et demain après-midi de 7 heures à 10 heures et de 2 à 5 sur la route de Sainte-Menehould.

Nous filons alors à notre popote annonçant la nouvelle à nos amis. Nous sommes satisfaits malgré tout : l’annonce de l’exercice signifie que nous ne partons pas demain.

La soirée se passe agréablement et à 9 heures nous étions couchés dans la paille côte à côte, Lannoy, Jamesse, Licour, Rogery et moi.

28 août

Yoncq [1] – Beaumont  (voir topo Tome III)

Nous passons la nuit aux aguets, blottis dans notre paille. Vers 2 heures, nous partons et après 800 mètres à travers champs en silence, tombons sur une route assez fréquentée.

La nuit est obscure, les attelages sont sans lumière et de temps à autre, dans les fossés, nous entendons des plaintes de blessés étendus. Nous sommes sur la route de Laneuville à Beaumont. Nous tournons le dos à la Meuse.

À 5 heures, nous faisons halte dans un grand pré afin de faire le café. Le ravitaillement est là ; les distributions commencent.

Le lieutenant De la Maisonneuve me dit que nous sommes réserves d’armée.

Vers 6 heures, des coups de feu sont entendus. D’une crête distante de 1000 mètres, nous voyons accourir quelques isolés.

Aussitôt nous prenons position de combat, déployés en tirailleurs*. Les hommes font des passages dans les haies. On arrête les quelques fuyards qui arrivent sur nous.

Ceux-ci déclarent, affolés, que leurs régiments n’existent plus, que les boches arrivent, etc…

Non loin de nous, les batteries de 75 se mettent à cracher. Nous partons déployés en tirailleurs vers la crête qui se trouve à 1000 mètres. Il est 7 heures.

Le 3e bataillon, à notre gauche, se lance à l’assaut du village de Yoncq situé à 1200 mètres.

Les balles sifflent. Les obus percutants à enclenche arrivent près de nous.

Par bonds, nous arrivons à la crête. Le lieutenant nous a fait mettre deux fois à genou, en nous disant ensuite « Vous voyez bien que personne n’est touché ».

Plan établi par Émile Lobbedey ; ci-dessous : carte d’état-major correspondante.

Plan établi par Émile Lobbedey ; ci-dessous : carte d’état-major correspondante.Plan28-08-14CartEM

Nous traversons la crête à vive allure. Aussitôt nous recevons des balles en plus grande quantité et plus précises. Des obus éclatent tout près de nous.

Yonck

Carte postale représentant la charge du 147° Régiment d’Infanterie à Yoncq.

Nous avons quelques hommes qui tombent, mais nous n’avons pas le temps de nous en occuper.

Blum est blessé à l’épaule. Il part.Blesse

À mi-côte, nous arrivons dans de petites tranchées occupées par le 128e d’infanterie. Nous renforçons la ligne. Le chef de bataillon se trouve près de nous. Le lieutenant, radieux, se lève pour aller lui serrer la main, avec le mépris le plus complet du danger. Il est frappé d’une balle au front et tombe sans crier ouf !

Mon camarade de combat tombe à mes côtés. Il a une balle dans la cuisse et souffre horriblement. Je le prends sur mon dos, abandonnant mon sac.

Je traverse la crête rapidement, sous balles et obus, et, après d’émouvantes péripéties, une course d’une heure à travers champs, j’arrive avec mon fardeau près d’une ambulance en plein air. Mon homme sera sauvé.

Il est 10 heures. Il fait un temps splendide. Je repars et passe devant le général de division Rabier qui, avec son état-major, est assis contre le talus d’une route.

En route, je rencontre Berquet, un autre ami, qui peut à peine avancer. Je le panse et l’amène sur mon dos comme le précédent.Blesse-23145362

De la crête, des fuyards reviennent. Le colonel Rémond et son capitaine adjoint Jeannelle s’élancent à cheval et, sabre au clair, leur font faire demi-tour.

Quelques-uns sont rassemblés et, sous les ordres du lieutenant téléphoniste De Majembost [Ardant du Masjambost ? Cité le 16 octobre], forment une section qui part par bonds dans la direction du village de Yoncq.

Je longe un ruisseau ; je remplis mon bidon d’eau. Je suis interpellé par le lieutenant Lebeau, porte-drapeau, qui me demande comment ça va là-haut. Je lui dis que tout va bien.

J’arrive à la crête et rencontre le capitaine Jeannelle qui me dit de me mettre à la disposition du commandant Saget de mon bataillon. Je pars dans la direction donnée. Il est midi.

Je rencontre le sergent fourrier de la compagnie, Lannois, qui me dit que l’ordre de repli vient d’être donné, qu’un obus est tombé sur le commandant et la liaison et que tout le monde est tué. Nous partons et filons à travers champs. On se désaltère au ruisseau. Nous tombons sur une route couverte de batteries d’artillerie qui partent et de blessés à pied. 

Près de la route, à l’ambulance en plein air, nous voyons le commandant Dumont [2] du 3e bataillon. Il a chargé à la tête de son bataillon et pris le village de Yoncq. On dit que les rues étaient jonchées de cadavres ennemis. Le commandant est blessé grièvement. Il va mourir.

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Le Chef de bataillon Auguste DUMONT (1865 – 1914) – SOURCE : http://147ri.canalblog.com/archives/2014/06/30/30144043.html

À un carrefour, nous demandons à un chasseur à cheval la route à suivre. Il nous l’indique. Nous voyons à une borne : Sommauthe 5 km.

En route, nous rencontrons des troupes qui viennent vers l’ennemi, des automobilistes, etc…

De chaque côté c’est un bois, sans doute toujours la forêt de Dieulet.

À l’approche du village, je rencontre une voiture tapissière [3] où se trouvent les secrétaires du trésorier, Toulouse et Veley, mes amis. Désolé sur le sort de la compagnie que je crois pulvérisée, aux dires de Lannoy le sergent fourrier*, je pleure.

À Sommauthe, toutes les voitures régimentaires sont là. Le village est très animé.

Le capitaine Aubrun arrive bientôt à cheval avec une centaine d’hommes. Il descend dans une maison sur la place et pleure devant moi sur le sort de la compagnie et sur les officiers tués, Pougin [4], Stevenin [5]. Le sous-lieutenant Lambert est encore là, mais l’adjudant Simon doit être tué.

On forme les faisceaux* sur la rue. Le ravitaillement arrive, les distributions ne se feront que le soir. Il est 5 heures et le temps est superbe.

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Charles GABRIEL, 23 ans, avant son départ pour la Grande Guerre. Photographié par son frère François.

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À 6 heures, nous nous mettons à la lisière du village dans un pré.

Une heure après, nous formons les faisceaux derrière l’église. On allume du feu, on touche les distributions. Nous mangeons d’excellent appétit en parlant de la fameuse journée et déplorant nos pertes.

Des chariots passent avec des blessés.

J’y vois Benaud, blessé à la jambe, Gabriel [6] , à la tête, Berquet que j’ai sauvé.

On couche dehors en alerte. Je m’étends le long du feu qui s’éteint. Il fait froid.

 

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Correspondance de Charles GABRIEL qui veut rassurer sa mère sur sa blessure

 


[1] Yonck : il existe d’autres récits de ces combats par des hommes du 147è RI
(Source : http://147ri.canalblog.com/)
-> Le 28 août 1914 raconté par Georges HUBIN
-> Le 28 août 1914 raconté par Paul RICADAT
-> Le 28 août 1914 raconté par Ernest REPESSÉ

[2] commandant Dumont :  Il s’agit de DUMONT Auguste, voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes.FicheMDHarchives_M140402R
[3] Voiture tapissière : sorte de voiture légère, ouverte de tous côtés, qui servait principalement aux tapissiers pour transporter des meubles, des tapis, etc., et qu’on employait aussi pour divers autres usages.

[4] Pougin :  Il s’agit de POUGIN DE LA MAISONNEUVE Pierre, voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes.FicheMDHarchives_M260909R

[5] Stevenin :  Il s’agit de STEVENIN Joseph, voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes.
Plus d’informations : http://147ri.canalblog.com/archives/2014/08/29/30475602.htmlFicheMDHarchives_K040633R

[6] Gabriel : il s’agit de Charles GABRIEL de la 5è Cie, évoqué plus en détail ici: http://147ri.canalblog.com/archives/2011/03/19/20671465.html
Merci à Christophe Lagrange pour ces précisions et son site dédié aux hommes du 147e R. I. : http://147ri.canalblog.com/. Lire son commentaire ci-dessous.
Merci à Hélène Guillon, sa petite nièce, pour l’autorisation de publier certains de ses documents.